le retable d’une Pâques

textes de michel forgues + 2015 / 2017 / 2020 / 2021

À l'origine ce n’était que les 4 feuillets de 2 textes, « les cendres des ramures » et « des agapes » écrits en prélude au temps du Carême de 2017. Puis s’y sont ajoutés les feuillets du texte « le temps mort ». Puis à leurs moments ont surgis ceux de « la vigile de Marie de Magdala », de « la barre du jour » et « les éclats d'une étoile ». J’avais oublié le passage dit du jour des rameaux, c’est l’âne qui sans bramer me les a remit en mémoire en me murmurant son souvenir de bête fidèle, patiente d'espérance « depuis la dernière fois ». Donc sur mon établi c’est ainsi que le maladroit et malhabile que je suis désigne sa table de travail s’est retrouvé un manuscrit sans aucune prétention à quelques titres que ce soient. Curieusement « le coeur de Caïn » a refait surface comme une évidence que l'on perd de vue et c'est ainsi que m'est advenu... « Le retable d’une Pâques ». Frêle et simple ferveur à l'exemple de ces petites flammes vacillantes et dansantes dans leurs petits vases de verre rouge ou bleu ou vert.

La première mouture de ces textes a été lue une première fois en l’église du Gesù de Montréal au printemps 2017 grâce à l'amabilité de l'accueil de Daniel Le Blond.

Par la suite il a été enregistré par les voix de Sylvia Gariépy, Frédéric-Antoine Guimond, Stéphan Francoeur et Annick Terral ainsi que de moi-même, dont j’ai fait la réalisation en 5 épisodes de 25 minutes chacune dans les studios de Radio VM, sis sur la rue d’Iberville à Montréal et qui ont été diffusées une première fois en 2018 lors de la Semaine Sainte sur les ondes de Radio VM puis dans le même cadre rediffusée en 2019. Lors de l’enregistrement fait au studio de Radio VM à Montréal à la dernière minute j’y ai ajouté en prologue « le tocsin d'une cloche muette » texte écrit le 13 août 2017 à la demande du Padre Bernard Vadnais pour la célébration de Notre-Dame-de-Liesse en l’église du Gesù. Les musiques sont des extraits d’oeuvres de Jean-Sébastien Bach et de Henryk Mikołaj Górecki.…

les cendres des ramures…

le choryphéeet le choeur

/ le choryphée rien, il ne reste que le rien des ramures vertes de l’an dernier le choeur du festoiement des branches des verdures du Dimanche de l’année dernière il ne reste rien et moins que rien …

/ le choeur & le choryphé

que les cendres des arbres morts auxquelles ces branchages ont été arrachées sans égard pour accueillir

le choeur celui qui devait nous tirer de notre condition d’esclave, nous affranchir de nos servitudes…

/ le choryphée qui vous a libéré de vos turpitudes…

/ le choeur & le choryphée

il ne reste rien…

/ le choryphée / il vous reste au front la marque et le signe… le choeur il a été effacé par les sueurs de nos fronts, de nos pieds, de nos doigts… le choryphée effacé par les revers du velours de vos manches de robes et des habits d’apparats aux bals des apparences le choeur il nous faut bien quelques fois fêter pour oublier de nos misères les danses…

/ le choryphée vous avez oublié les prières

/ le choeur que servent sinon de rien lamentations et supplications des Ave et des Patenôre ?

/ le choryphée à attendre une Pentecôte

/ le choeur cette ridicule et risible promesse et son ange et de son signe de suie …

/ le choryphé / sur les murs de vos prisons d’Égype l’ange le signe de sang de l’agneau sacrifié de la Pâques épargnant de la mort les premiers né de vos maisons d’alors

/ le choeur cette histoire est sottise et fabulation ancienne les temps ont changés depuis car depuis la science nous assure la survie car depuis et désormais la vie n’est plus ni mystère et non plus miracle

/ le choryphée les temps sont ce qu’en font les humains

/ le choeur pour une fois tu parles sagement et nous te donnons raison les temps sont ce que nous en faisons ( le choeur se disperse )

/ le choryphée / où allez-vous ?

/ le choeur / à l’usine, au bureau, chez le dentiste, chez le médecin, le masseur… nous user jusqu’à ne plus être que poussières…

/ le choryphé ( resté seul ) et cendres…

depuis la dernière fois

( le soliloque de l'âne)

- Il n’est pas très lourd à porter celui-là et Dieu sait que j’en ai eu plus que mon lot de ces dignitaires désargentés qui ne peuvent s’offrir un cheval ou un chameau pour parader alors c’est sûr l’âne et le beaudet on a bon dos au moins assis et calé comme il est de côté jambes croisées, ses sandales ne traînant pas sur le sol pour me ralentir le pas et ainsi allonger la course hé ! là-haut, le tarif du trajet est à la distance et non pas à l’heure c’est long et c’est lent mais c’est toujours ça de pris et de gagner sur la saleté des rues quelles idées ils ont d’aller quasi pieds nus sur du sable et des cailloux sans parler des épluchures, des tessons de carafes de verres, des godets de terre cuite et je ne mentionnerai leurs immondices personnelles et intimes qu’ils vidangent sans avertir dans le caniveau et nous les pauvres bêtes on reçoit tout ça sur le dos ou dans les pattes… il est un peu lourd c’est simplement que ça fait un certain temps que l’on essaie de se frayer un chemin à travers cette foule ça crie ça hurle c’est en joie et en liesse tout ce beau monde avec au bout de leurs bras ces branchages qu’ils ont arrachés aux palmiers et qu’ils brandissent en hurlant alléluia si j’étais lui je me méfierrais la cruauté c’est toujours comme ça que ça commence mine de rien, par petites touches sur ce qui ne peut pas se défendre et ça n’a aucune limite ce qu’on était bien avant qu’Il ne le créé avant lui on était paisible entre nous on ne se faisait de mal à personne on Lui avait dit, tous ensemble «c’est parfait c’est comme toi c’est assez et c’est tout c’est très réussi pour un premier essai c’est réussi il faut savoir s’arrêter ne pas pousser sa chance ne pas tenter vous savez qui» mais non il ne sait pas dire non il ne sait que dire oui il a eu une idée et quand il a une idée pas derrière sa tête mais dedans au bout de ses doigts il ne s’en est même pas apperçu il pétrissait une boulette de glaise en se disant «voyons voyons qu’est-ce que je pourrais bien faire pour passer le temps, c’est long l’éternité tout seul.» mais on lui a dit «et nous ? on n’est pas là ? on n’existe pas ?» «vous ce n’est pas pareil» qu’il nous a répondu sans même pour regarder il était dans la lune ça lui arrive d’être ailleurs de n’être pas là mais ailleurs la lune, les nuages, les étoiles il est un peu partout c’est une de ses tendances l’éparpillement il s’étale, il s’étire et plus il s’étale plus et mieux ça le détend «un peu de concentration bon dieu ça ne nuit pas,la preuve, regardez, autour de vous tout est concentré et concentrique»il est vrai que ça se dilate de temps en temps, le temps à la vitesse de la lumière, je retiens deux et j’ajoute mille, plus la gravité moins l’apesanteur et je soustrais ou je multiple ou à moins que ne je divise pour régner…? je m’égare revenons à nos moutons et sur le plancher des vaches je ne sais pas qui a eu l’idée de les nommer ainsi, d’affubler ces braves bêtes d’un tel nom, d’après vous, hein ? Hé oui, c’est la boulette, la boulette de glaise ! Le premier homme ! Ah! Ce qu’il était laid ! La gâchis total. Lui ? Sa réaction à sa création ? Pensez-vous, on efface et on recommence. L’évolution qu’il disait ça n’a pas été inventé pour les singes. Donc le IL ou le YAW avec ses majuscules s’y est remis le plus simplement du monde. Comme on dit cent fois et mille fois à l'infini sur le métier remettez votre boulette ça finira bien par faire un vase cette boue.... une cruche, un cruchon, un gobelet, que sais-je enfin quelque chose d’utile et pas seulement de décoratif pour tromper l’ennui de la solitude qui est mauvaise conseillère comme le chien nous l’a dit « il est difficile et douloureux d’être le meilleur ami de son maître». Alors après les essais et les erreurs, les rattés, les esquisses manquées à la chaîne ça a donné ça.

Ça. Comme réussite. On a vu mieux. Ça ne sait pas d’où ça vient et ça ne sait pas où ça va. D’ailleurs ça ne veut pas le savoir à preuve même dans un sens unique ça roule à contrario du bon sens et à tombeau ouvert surtout le Dimanche et les jours fériés comme aujourd’hui. Et Lui ? Il le trouve touchant. Tout comme celui que j’ai sur le dos et qui sourit à tout le monde, un bon mot pour chacun, le coeur sur la main et l’oreille attentive.Il me fait penser à Lui d’ailleurs. D’ailleurs ça fait un bout de temps que j’y avais pensé à Lui... Lui Il me fait penser à Lui. Mais en plus petit, format réduit, miniature, de poche. Je ne sais pas pourquoi. De profil comme ça il tient un peu d’un maître que j’ai eu, on m’a dit qu’il était mort. Un bien brave homme. Jamais un silence plus haut que l’autre. Dieu a sûrement déjà son âme comme je le connais. La barbe surtout mais pas les yeux, les yeux ce serait plus comme ceux du regard de cette jeune femme là-bas au fond et qui semble inquiète. L’âne en émettant son hi han lui dit «Rassurez-vous ma petite dame, ça vacille un peu, ça tangue au début comme la bicyclette, mais ça ne tombe pas, quelques fois oui, on s’écorche les genoux mais on se relève et on ne s’en souvient plus le jour et surtout la nuit de nos noces.» La bicyclette… lui sur mon dos lui sur sa bicyclette bleue... Il a pris du poids depuis la dernière fois que je l’ai porté il a grandi depuis la dernière fois pas beaucoup mais quand même un peu ses pieds ne touchent pas plus terre qu’avant Le cortège s’arrête le jeune homme pose son pied droit sur le sol. Et tout le monde se tait sauf l’âne qui est têtu quand il sent un danger et qui alors crie son hi han hi han de tout son poitrail et on entend que le hi han hi han hi han dans le silence et on ne voit que l’empreinte des pas du jeune homme qui marche dans la poussière et plus il avance et plus la foule recule et plus la sueur de la plante de son pied s’évapore sur la pierre brûlante sans laisser de traces et plus l’âne se souvient et plus il avance plus l’âne se rappelle et plus il crie son hi han " Non, non , non n’y vas pas, ne descend pas de mon dos, reste sur mes épaules on va retourner en Égypte au petit trot on va fuir comme autrefois mais on ne va pas revenir hi han hi han hi han ils n’en valent pas la peine hi han hi han hi han..."

Comme trois coups donnés pour que le mystère de la passion de Notre Seigneur Jésus Christ commence…

agapes

( choeur parlé à plusieurs voix )

au sol et sur la table mie des miettes du pain empreintes cramoisies des crevasses des lèvres rougeâtres sur les rebonds des coupes du vin bu désordre des meubles après les agapes parfum fétide des paroles envolées déjà odeur rance des promesses d’espérance poussières des phrases balayées du revers de la main déjà oubliées froidure des cires des chandelles éteintes dont les mèches charbonneuses ont taché le pouce et l’index de Thomas qui les a mouché avant de refermer rageusement la porte derrière lui et de courir afin de rejoindre les autres qui une fois de plus l’oubliaient, le mettaient de côté, à part comme le fauteuil vide de celui qui a trahi parmi les fauteuils renversés de ceux qui se sont presque enfuis le minuscule jardin de ronces des arbrisseaux dont les bourgeons des fleurs esprérées sont fermés comme les âmes craintives des douze larmes amères dans les mains d’un jeune homme aux paupières closes et grandes ouvertes ou sur les visions promises d’une terre promise une terre promise la terre promise mais avant avant il y a… il y a … avant cette terre il y a ce … ce tertre de pierre et ce trou le néant à combler par le pieu et le pied d’une croix afin d’y être plantée dressée entre le ciel et la terre tendue entre le fini et l’infini écartelé entre le temps et l’éternité jointoyant ainsi les abysses et les abîmes en un seul instant terrible ce battement du coeur de Dieu créant et donnant et offrant son Fils en un cri immémoriale si semblable au silence humain celui de l’abandon le souffle rompu par le milieu la vie qui se déchire par le milieu la mort qui se défait par le milieu et Dieu Dieu même même Dieu ce déserteur qui nous a déserté après nous avoir créé et depuis nous restons là pantelants que pantelants d’espérances à bout de sang à bout de temps à bout d’espérances pantelants puis le chant d’un oiseau et puis le bruit d’une brise et puis le murmure d’un ruisseau et le jeune homme détourne la tête et pose son regard sur ceux-là qui l’accompagnent les endormis ceux qui dorment déjà, déjà épuisés de ne pas savoir veiller de ne pas savoir prier malgré tout ce qui a été dit et fait et accompli car ce n’est pas assez que le miracle alors alors il ne reste plus de possible comme issue que l’impossible que le mystère et le vacarme du mystère se met en branle et l’inéluctable s’enfonce en lui, se creuse en lui et quand il est au plus creux du coeur de lui et du vide en lui là, enfin où tout finit là, enfin où tout commence l’inéluctable gronde et cogne et tonne et éclate et naît vient au monde afin que s’accomplisse dans le silence de Dieu la parole de Dieu le Verbe Incarné et le verbe incarné s’incline en se levant il s'incline et il se met en marche et il se met en route et il s’en vient vers nous pas à pas il se rapproche puis il s’arrête un instant le temps d’une main sur son épaule le temps d’un baiser sur sa joue

le temps mort

( soliloque et polyphonie )

il y a ce temps mort dont on sait rien personne n’était là rien n’ a donc été rapporté de ce momemt de ce temps mort dans les récits ce temps mort est muet aucune phrases aucune paroles de la parole ce temps durant lequel il était seul seul seul seul comme nous on l’est nous les seuls parfois souvent nombreux les esseulés même en groupe rapetassé dans une foule qui nous opresse de toute part dans la houle d’une foule qui nous ballotte de droite à gauche les houles de la foule qui est en nous dans laquelle on est enfermé

/

«Frappez et l’on vous ouvrira.» il se rappelait avoir dit cela alors il frappait et ça ne répondait pas, ça ne s’ouvrait pas malgré le sésame ça continuait à se refermer à l’encercler alors il priait la prière qu’il avait enseigné qu’on lui avait demandé d’enseigner parce qu’ils disaient qu’ils ne savaient comment commencer qu’ils ne savaient pas comment demander et quoi demander et à qui demander et il commençait et il demandait et… et il recommençait en croyant qu’il s’était trompé dans les mots qu’il s’était trompé dans la question qu’il s’était trompé dans l’ordre des mots et dans le désordre de la question et il recommençait en se répétant qu’il avait oublié et il recommençait en espérant que ça lui reviendrait le début et le milieu et la fin de la prière… et c’était le silence et ce n’était que sa respiration dans le silence de sa cellule et dehors c’était le bruit, c’étaient les rires et les cris, et les plaintes et les hurlements et les clameurs c’était la vie… et lui il était là seul dans l’humide du cachot avant l’humide des crachats sur ses joues et des larmes et des gouttes de sang sur ses joues et son menton et son cou et ses mains blanches et mauves et vertes avec lesquelles il essuyait son visage et ses lèvres fendues par les gifles assénées de toutes leurs forces par des mains dont il ne voyait pas les visages il était là et… il n’y avait personne et ça ne s’ouvrait pas et ça ne répondait pas même s’il criait, même s’il se taisait, même s’il priait…

/

puis on est venu le chercher… quelqu’un… non ,pas quelqu’un, quelque chose est venu le chercher en ricannant et il l’a reconnu, il boitait, il claudiquait et ça faisait un bruit d’enfer ces clefs bringue- ballantes en trousseaux à sa ceinture de cuir qui cliquetaient comme les cliquettes des lépreux, comme les godets de fer des simulacres de mendiants qui faisaient tinter des piécettes de métal sans aucune valeur pour attirer l’attention, la sympathie et la pitié des passants. et ça fonctionne et ça marche, c’est efficace et immédiat ce n’est pas reporté «sine diae», à une date ultérieure, pas une clause d’espérance dans un plan d’assurance… mais des dividendes au fonds de leurs besaces et de leurs panses, ils en bavent et ensuite ils en rotent tout leurs saouls du pécule de leurs profits, il y a échéancier et c’est payé rubis sur l’ongle, c’est une belle offre, une affaire en or, qu’ils ne refusent jamais, et ce n’est pas que la tentation soit très forte, ce sont eux qui sont trop faibles… lâches…médiocres…idiots…bancals…sans coeur… sans âme… tu aimes les prisonniers…les prisonniers aiment leurs chaînes…libère-les… affranchis-les ces esclaves qui ne sont esclaves que d’eux-mêmes… à moins que tu ne veuilles au plus secret de toi les asservir toi-même…à toi-même peut-être… tu hésites, tu résistes quand il est si facile de céder… céder en se taisant c’est une manière parmi tant d’autres d’acquiésser, de sceller un accord, de renoncer au peut être et puis après et à quoi bon et de dire oui… dis oui… dis oui… dis oui… à cet instant il se rapppelât avoir dit «oui» , il entendit ce «oui» c’était comme moins qu’un murmure et encore plus petit qu’un soupir un souffle à peine prononcé il y a de cela très longtemps… mais où ? et quand ? le geôlier fit signe en claquant de ses doigts gras à ce jeune homme nu d’à peine trente ans de se lever de son agenouillement, de son recroquevillement sur lui-même et il se redressât…et le geôlier mis la main sur son gourdin devant ce jeune homme de petite taille qui ne payait pas de mine, qui était ni beau, ni laid, à la limite anonyme tout comme ces gens dans leurs cellules gueullaient et hurlaient comme des loups et glapissaient comme des hyènes son prénom / yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua yeshoua

comme si les seules syllabes de son prénom avaient le pouvoir de pouvoir, pouvoir de parvenir, de fracasser de perforer les parois de pierre des prisons dans lesquel ils étaient emmurés face à eux-mêmes… dans l’étroitesse d’eux-mêmes… le tombeau d’eux-mêmes les seules syllabes de son prénom… les syllabes son prénom… il ne parvenait plus à se souvenir des syllabes de son prénom il ne faisait que redire et redire et répéter sans rien y comprendre je suis… je suis… / puis brusquement la brûlure.. la brûlure de l’éblouissement l’éblouissement de la lumière du jour torride du soleil qui plombait dans le coin de cette cour où il était debout et chancelant et ça se remit à couler et à suinter la moiteur du sang sur ses épaules lacérées le goût fétide de sa salive et du sel de sa salive et des gouttes de sueurs sur ses lèvres fendillées et l’eau et l’éclair du reflet de l’eau dans laquelle son juge se lavait le bout de ses doigts bagués et l’éclair des pierreries du pectoral du procureur et l’éclair des fers des lances des soldats pointant vers le soleil l’éclair des bruits des chaînes de plomb à ses pieds et le tonnerre qui lui tombât sur l’épaule droite de tout le poids du bois d’une croix mal équarrie avec ses échardes d’un coup le poids du bois mort d’une croix et l’éclair du coup de lanières de cuirs cloûtés sur les dalles de pierre de la cour ponctué de l’ordre impérial aboyée hurlée criée « En Avant!» au pitoyable trio ridicule des condamnés et encore plus loufoques dans le silence soudain de la foule stupéfiée par le cri du solat il y avait déjà à peine une fraction de seconde une interminable fraction de seconde cette masse anonyme glauque, visqueuse d’individus indifférenciés qui s’étaient rassemblés, qui s’étaient agglutinés les uns aux autres comme des bulles de bave au fur et à mesure que les rumeurs circulaient d’une condamnation imminente suivie d’une agonie lente et d’une mort exemplairement ignominieuse et soigneusement machinée par le Sanhédrin cette populace indifférenciée malgré ses mille têtes et ses mille gueules ouvertes cet hydre sanguinaire avec ses petites lâchetés et ses médiocres hypocrisies avec ses milliers de bras et de jambes et de mains qui applaudissaient à tout rompre il y a quelque instants s’étaient tues en se repliant sur elle-même en brave bête bien dressée ce monstre domestiqué et sauvage et sanguinaire au bout de sa chaîne qui lui servait de collier serti de haines cette foule pétrifiée comme des corps en fuite immobilisés dans leurs courses et leur sauve qui peut en grimaçantes implorations de bouches entre-baillée aux cris engoncés dans leurs gorges calcinées leurs regards figés des yeux évidés les chairs horrifiées sans couleurs des visages fondant comme cire chaude et molle par les giclées et les coulées des lave vomies par un volcan qu’on croyait éteint laissant pour toutes traces de leurs existences les statues de leurs frayeurs leurs fuites calcifiées semblable à celles des fossiles curiosités inannes sur les coussins de sable et de poussières des siècles / «On marche ! On ne traîne pas ! On marche !» et lui précédé des deux autres et comme les deux autres il marchait à tâtons pas à pas avançait le corps courbé, la nuque cassée, le regard sur les pierres et le sable du chemin qui zigzaguait en ascension vers le Golgotha trio de comédie dont les bourdes, les maladresses et les chutes déclenchaient les sarcasmes et les moqueries et les injures et les crachats sans comprendre pourquoi il remarquât dans les gravats des insectes qui poursuivaient leurs va-et-vient de survie les passants indifférents à ce qui n’était pas un drame mais un fait divers comme il en arrive à chaque célébration de la Pâques juive qui depuis deux millénaires revient au calendrier lunaire des saisons des siècles... certains vaquaient à leurs activités de préparations des rituels d’autres se préparaient à un long voyage depuis longtemps projeté ils auraient à naviguer qui des océans qui des dunes de sable dans les deux cas ils n’auraient pour repère qu’une étoile le cortège lui avançait vers son but, le lieu du crâne et pour toute étoile cet astre incandescent disque jaunâtre et blanchâtre qui dominait tout ce qui se risquait à vivre et à survivre diluait l’azur du ciel à perte de vue effaçait les lignes minces des horizons tout le pays se faisait peu à peu une seule suffocation haletante telle d’une bête qui n’est plus qu’une soif qui espère une pluie

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sans pluie et sans bruit lui et les deux autres qui se traînaient pour retarder l’échéance et la quittance encadrés de quelques légionnaires crasseux chargés de la bonne marche à suivre de l’exécution de la sentence dans ce mutisme à son zénith le silence d’avant la colère du très-haut lui et les deux autres tout en bas sous le cuivre du ciel de Galilée accablé de l’obole de cet héritage longeant les parois lisses et sans la moindre faille et la plus infime fissure d’un des murs du temple dont il avait prédit qu’il le rebâtirait en trois jours lorsque viendrait le temps du moment de sa destruction ses genoux fléchirent, il s’effondra… une première fois puis…

il entendit des pleurs c’était celle d’un nourrisson les pleurs celle du couteau de la lame d’argent rougie d’un filet de sang les pleurs c’étaient les larmes du sang de cet enfant emmailloté de lin fruit de la mère et du père élevé en offrande donnée en offrande offert en offrande fruit de la terre gorgé des pluies du ciel qui l’a nourrit puis avec les quelques gouttes encore humides de son sang sur ses doigts avec les quelques gouttes encore liquides de ses pleurs sur ses joues avec les quelques gouttes encore livides de ses peurs sur ses lèvres de peines et de misères il tentât de se remettre debout et droit sur ses pieds qui commençaient à gonfler à vue d’oeil un des soldats désignât du regard un mendiant un accroupi adossé au pied d’un mur le temps de sa sieste le soldat fit une amorce de pas vers celui-ci et l’homme en réponse à l’ordre donné obtempéra lentement avec sa nonchalance proverbiale en arborant un sourire d’ivoire éclatant de blancheur et aux gencives rosées de ces hommes de peau noire et lustrée d’un bleu semblable à celle des corbeaux sa longue silhouette dégingandée se découpait avec toute la superbe des personnages légendaire des théâtre d’ombre et le décalque de sa silhouette sur le sable de cette venelle se faisait moquerie narquoise envers Rome de la part de ce natif de Cyrène colonie grecque qui vit le jour sous les conseils des oracles 7 siècles avant que Rome ne soit un embryon d’empire le Cyrénéen regarda ce qui restait de celui qui était encore moins qu’un esclave et à peine plus qu’une bête il prêta donc main forte à cette machine loqueteuse de chairs émaciées, de nerfs à vif, de muscles déchirés et d’os durs et secs qui se disloquaient sous les regards des quelques badauds qui étaient restés malgré leurs dégoûts pour vivre au premier rang le spectacle jusqu’au bout et assister à l’apothéose de celui qui avait affirmé haut et fort être le fils de Dieu mais qui depuis était muet plus encore que ceux qu’il avait guéri nombreux ils avaient été nombreux et bruyants et et silencieux et attentifs et recueillis des foules de plus en plus pressantes et oppressantes qu’il fallait nourrir mais qui réclamait la pitance des miracles nombreux ils avaient été nombreux à le suivre nombreux à le suivre et à le poursuivre et à l’entendre il regardait dans le temps derrière lui il se revit poser ses mains sur les rouleaux et sans avoir même à les dérouler il les expliquait à tous et à chacun sans en changer la moindre virgule il regarda le temps derrière lui et revit sa mère qui accourait vers lui avec toute son inquiétude et son père cet homme qui marchait à pas lents et patients derrière cette jeune femme qui était son épouse et derrière ce fils d’autant plus précieux qu’il lui avait été donné qu’il avait toujours peur de perdre, qu’il lui soit enlevé et repris cet homme qui les aimait et pour cela craignait constamment que l’un ou l’autre se blesse en butant sur un caillou, il regarda dans le temps derrière lui et il revit une foule sur les pentes d’une montagne la loi de Moïse il la parfaisait et elle devenait simple et claire et limpide comme une eau claire pour une soif qui n’était pas celle du corps et plus encore que celle du coeur, celle de l’âme de chacun et de tous telle que chacun et tous avait été tiré du néant et été créé unique par le créateur de tout et chacun et tous la comprenait car elle était simple et évidente comme la goutte de rosée du matin qui devient la vapeur des brumes du soir évidente comme les sommets neigeux des montagnes et les vallées arides des déserts de rochers et de poussières il regarda dans le temps derrière lui et dans le lointain du temps le temple gigantesque n’était plus qu’une minuscule maquette d’un projet d’architecte il regarda le tracé des rues qui menaient au temple, elles étaient désertes et vides il n’y avait personne dans ces rues qui conduisaient au temple et par lesquelles il avait si souvent erré il n’y avait personne autour de lui et pourtant pourtant nombreux ils avaient été ils étaient quelques uns bourdonnants comme des mouches rameutés par les odeurs sucrés du sang sirupeux qui dégoulinait d’un morceau de viande d’agneau oublié sur une table au soleil qui dégouttait de la pointe des épines enfoncées dans son front… nombreux ils avaient été nombreux à ne pas l’entendre nombreux ils avaient été nombreux à ne pas l’écouter malgré le Cyrénéen il regarda dans le temps derrière lui... il s’effondra une seconde fois…

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il se relevât une seconde fois mais sans l’aide de quelqu’un avec l’aide de personne il regarda autour de lui et il n’y avait personne presque plus personne où étaient les disciples ? ceux de la première heure où étaient les disciples ? ceux de la dernière heure ? ceux de la dernière heure ? de cette précise dernière heure qui s’allongeait devant lui qui semblait ne plus vouloir commencer pour pouvoir enfin finir ce qui lui restait à vivre après toutes ces heures et tous ces instants de ces trente brèves années derrière lui… et devant cette encore plus brève et longue et lente dernière heure qu’il avait devant lui à traverser encore… soudain une ombre sur son visage soudain ombre blanche et fraîche comme des mains douces comme des mains tendres comme des mains douces qui vous lavent les épaules et les joues, les paupières et le front et les lèvres les genoux et les doigts du sable de la terre du sel de la sueur et l’on rit et l’on entend un sourire qui se mêle aux bruits des gouttes d’eau fraîche qui tombent sur le plancher de la cuisine de la cuisine du soir qui s’illumine déjà des étoiles du sommeil de la nuit dans laquelle on sera bordé puis bercé dans laquelle on reposera jusqu’au réveil du matin de demain mais on n’était encore qu’aujourd’hui pas encore demain qu’aujourd’hui un aujourd’hui dont on ne voit pas la fin dont on attend la fin dont on espère la fin avec toute la force des faiblesses qui nous restent et une fois encore sans comprendre le comment sans s’expliquer le pourquoi malgré les entailles faites jusqu’aux tréfonds des entrailles ce qu’on ne pensait plus pouvoir ce qu’on ne voulait plus vouloir ce vouloir qui nous vient ce vouloir qui veut se faire et se refaire et il s’effondra pour une troisième fois…

non pas pour reprendre des forces mais pour les perdre toutes l’une après l’autre comme on perd des souvenirs jusqu’à ce qu’il n’en reste plus à perdre comme on perd jusqu’à la faculté d’oublier quand on perd même la mémoire mais… pour avant l’ultime fois là tout s’arrêta soudainement sans raison

le temps que les soldats reprennent leurs souffles, le temps que les manœuvres déballent puis étalent soigneusement leurs outils sur une pierre plate à portée de leurs mains sales en grommelant entre eux qu’ils n’y étaient pour rien dans cette affaire dans cette histoire comme ces quelques personnes qui apparaissaient l’une après l’autre seul en groupe en couple au contre-bas de cette colline de terre battue monticule gris de cailloux noirâtres et de brins d’herbes sec à contre-jour d’un jour qui commençait à décliner d’un ciel qui semblait vouloir s’incliner vers l’horizontal de la terre ronde sur laquelle soufflait cette brise tiède qui se faufilait tel un chat sournois entre les jambes nues et les pans des tissus des vêtements des hommes et des femmes et dans la toison teigneuse de ce chien couché en rond dans son coin qui brusquement sur le qui vive ouvrit un oeil et dressât l’oreille au premier coup de marteau sur le clou qu’on plantât dans le poignet du bras droit que quelqu’un élonguait et maintenait bien en place rigide avec le talon de son pied appuyé, enfoncé sous l’aisselle puante du condamné à crever

il n’y avait pas d’enfant présent et il sourit de cela et personne ne comprit ce à quoi et ce pourquoi il souriait

il n’y avait pas d’enfant

ils étaient sous un arbre et chantaient et dansaient une ronde dans un jardin lointain dans un royaume dans le royaume d’un jardin, le jardin d’un invisible mais tangible royaume qui approchait ...

en bavant sa mâchoire sa bouche ses lèvres il bégaya le nom de son père

quelqu’un chuchota à son voisin

- c’est le délire qui commence…

- mais son père est mort… ça fait déjà longtemps…. mais était-ce vraiment… son père ? - on ne sait pas…

- et sa mère ? si jeune encore et veuve…

- elle ne le restera pas longtemps d’ailleurs ?

- d’ailleurs quoi?

-le fils qui ?

- le fils… celui qui est là, cloué en croix donc le fils ? il n’est pas du père ?

- ah! bon ? il n’avait pas répudié cette épouse…

- c’est ce qu’on dit, c’est la rumeur qui court…

- mais le père il était de la lignée de…

- David, oui… c’est vous dire… que… on ne sait jamais…

- comment les choses tournent, de quel côté vient le vent…

- on n’est sûr de rien

- simplement parce que rien n’est sûr ah!…

- quoi ?

- il recommence à gémir…

tous ses membres tremblaient parvenaient encore à pouvoir trembler, tout son être se convulsa comme se recroqueville un copeau de bois dur prend feu puis se fait braise rougeoyante et fumante, les mains et les doigts des témoins des quelques personnes qui étaient les spectateurs de ce spectacle se tordirent de hargne car c’était aussi fascinant que le combat de la mangouste et du cobra, exaltant comme un combat de chiens dans un enclos de barbelés... puis il y eût de moins en moins d’actions, d’attaques, d’avancées et de reculs, de feintes c’était de plus en plus immobile comme la carcasse d’une maison incendiée qui brûle à petit feu, à petites flammes, en minuscules étincelles de brandons rougeoyant des poutres calcinées qui craquent puis se taisent ... puis le toit qui s’effondre avec fracas et le cri de toute une foule en un seul cri rauque à l’unisson

et le râle qui s’en suit... et le râle qui s’essouffle... et le râle qui s’éteint ... presque à peine audible...

mais que tout l’univers semble entendre et écouter que tout l’univers écoute sans le moindre mouvement

puis presque plus rien

qu’une fumée grise qui se dissipe

une fumée blanche qui s’effiloche comme le minuscule silence bleu d’un silence blanc...

et enfin enfin plus que le rien et le moins que rien d'un souffle qui s’efface

en laissant et cédant toute la place

tout l’espace

... à l’éternité....

vigile de Marie de Magdala

la journée avait été longue maintenant c’était le temps du repos et de la fatigue rangée sous l’oreiller ou le coussin comme on range le linge porté durant le jour elles dormaient paisiblement elles sommeillaient il y avait les 3 mères, les 2 soeurs elle s’étaient d’instincts regroupées ensemble puis il y avait cette étrangère et une disciple et aussi depuis quelques temps cette femme que les mères et les soeurs craignaient toujours cette femme qui même sans ses fards était belle belle d’être belle d’être aimé belle d’avoir aimé belle d’avoir été cueilli comme la grappe de fruits, fauché comme la brassée de fleurs parmi les blés, en plus des blés belle du parfum de son âme qui était celui de la lavande et du cèdre lumineuse comme le miel qui coule limpide dans la lumière du soleil du midi belle comme la douceur belle comme la tendresse enfin belle comme ces femmes qui dormaient non loin d’elle et dont elle savait la douceur et la tendresse et la force de leurs coeurs qui trônait dans les entrailles de leurs ventres de leurs âmes car elles avaient autant de coeurs et d’âmes qui étaient nécessaires et besoins à chacun et différents pour chacun et le même pour tous quand ils étaient rassemblés et épars à la fois pour le sommeil et les rêves et l’amour de cet homme et pour cet homme et par cet homme avec ses maladresses les plus habiles de cet homme qui dormait le dos tourné à côté d’elle et de pas une autre qu’elle car elle lui était la seule et surtout l’unique pas comme l’autre cette femme qui était seulement belle pas plus que cela juste belle c’est tout belle car elle n’était pas belle pour quelqu’un puisque qu’elle était laide pour tous et chacun elle elle elle qui les avait enviée elle n’avait connu que cela l’envie l’envie qu’on avait d’elle avant et le dégoût qu’on avait d’elle après pas le désir cette chose qui ne s‘éteint pas cette soif qui ne cesse de vouloir se désaltérer cette faim qui ne parvient pas à être rassasiée le désir que l’on porte et qui nous soulève et nous entraîne et nous délivre avec ses chaînes et nous attache avec notre liberté abolie de l’esclave mais notre liberté qui nous est rendue et enfin donnée par l’amour l’amour car car depuis depuis lui lui qui était là-bas dans la pierre dure dans la pierre du tombeau humide dans la pierre opaque de la nuit dans la pierre opaque de la vie dans la mort c’est pour cela qu’elle ne parvenait pas à dormir c’est à cause de cela qu’elle ne chercherait plus à dormir elle ne serait que veille «jusqu’à son retour jusqu’à son retour ça il l’avait dit il l’avait dit et il l’avait promit et il n’était pas homme à renier ce qu’il promettait ce qu’il promettait il le donnait ce qu’il promettait il le tenait et c’est à cause de cela et c’est pour cela pur cette parole donnée et tenue elle elle Marie de Magdala l’attendrait le temps qu’il faudrait mais elle l’attendrait afin qu’il tienne sa promesse et qu’il la lui rapporte et la dépose dans main même si cette main serait ridée et jaunâtre et tachée de bleu et que ses cheveux seraient blancs et qu’elle entendrait mal de loin elle reconnaîtrait les cadences de son pas à lui qui revient de loin mais qui revient qui est de retour tel qu’il l’a promis et il la reconnaîtrait même si elle était en apparence sans apparât changée et vieillie et sale et laide et seule il la reconnaîtrait et la prendrait dans ses bras et l’envelloperait de sa voix en murmurant son prénom...» Marie de Magdala sanglotait et ses larmes roulaient entre les doigts de ses mains tavelés dans lesquelles elle cachait son visage ridé.

«Marie…» «Marie de Magdala…» à son oreille silencieuse depuis si longtemps «Marie de Magdala… je suis là»

«Seigneur ?

Une main légère se posa sur son épaule. Marie de Magdala releva brusquement sa tête. Elle hésitait par peur, par crainte et n’osait pas regarder derrière elle. Puis lentement elle se retourna. La toute jeune disciple Suzanne s’agenouillât devant elle. Derrière elles qui étaient prostrées se tenaient debout sans un mot, Jeanne la myrophore, les deux sœurs, Marthe et Marie de Béthanie, les mères Marie Jacobé, Marie de Cléophas, Salomé et Joseph d’Arimathie et Nicodème.

Ils la regardaient pleurer en leurs noms.

Ils l’écoutaient prier un prénom dans leurs silences…

la barre du jour

et ici commence le miracle de la Résurrection de Notre Seigneur Jésus le Christ et ce que l’on craignait le plus tout en l’espérant de toutes nos peurs arriva était arrivé et ne cesserait plus d’arriver et de recommencer telles les vagues des marées telles les saisons des années telles les saisons des siècles et celles des millénaires tournoyant tels les astres et tels les anges et celles des éternités chatoyantes rutilantes et jubilantes et exultantes d’un lac au soleil avec ses poissons et ses étoiles de mer et celles du ciel et les pêcheurs et les passants et les gens et leurs familles dont on voit les tremblotantes silhouettes en promenade sur les rives et sur les flots et dans les flots de ce lac où quelqu’un il y a peu a marché sur les eaux, a été plongé dans les eaux, a gravi les collines, a parlé aux brises, a fait sermon aux quatre vents et aux montagnes... a consolé les inconsolables, a guéri et guidé et nourri et rassasié et transfiguré de leurs faims et de leurs soifs, les sans visages, les moins que rien, les honnis et les reniés, a embrassé les mille visages des maudits a retrouvé le premier homme et l’a consolé dans le dernier des derniers en lui lavant les pieds de ses pleurs et l’a récusscité par chacune de ses secondes et par toutes les parcelles de ses heures d’agonie lui a redonné vie a béni toutes les âmes par le legs de sa paix et de son pardon et du pain quotidien au nom de notre père qui est aux cieux car par lui la prière a été retrouvée et la parole donnée de l’éternel par lui avec lui et en lui est tenue et s’accomplit et ce pour les siècles des siècles il en est ainsi depuis…

éclats d’une étoile

Jeanne dite la myrophore en remuant les lèvres relit ce qu’elle venait de transcrire et de graver avec son stylet dans la cire de l’une des tablettes qu’elle avait posée sur ses cuisses pour plus de commodité. Pour être plus stable encore elle s’était assise, jambes allongées sur l’une des grosses pierres plates qui bordaient cette baie discrète, l’une des enclaves sablonneuses cachées de ce lac qu’on nommmait aussi la mer de Galilée. En regardant défiler les nuages qui parfois semblaient prendre la forme de l’une ou l’autre des figures de son récit, elle se dit en elle-même qu’il n’y avait pas si longtemps que ces événements s’étaient déroulés. Mais lui venait le doute, cette clef minuscule qui permet d’entre-baîller puis d’ouvrir la petite armoire dans laquelle l’on garde nos souvenirs, la mémoire et ses désordres. On ne sait pas si c’est soi qui embellissons les faits et en faisons de petits bonheurs. Ou bien si c’est encore nous qui gommons nos grands malheurs afin qu’ils nous deviennent supportables de les avoir traversés sans vraiment parvenir à les oublier. La séparation de son époux d’alors, qui était l’un des intendants d’Hérode, lui fit essuyer d’un geste saccadé son front d’une main nerveuse au poignet marqué d’une strie rose. Sa fuite résultait de la rencontre de cet homme dont les propos vous révélaient que vous aviez été créés libre de tout sauf de l’amour véritable, celui qui est don de tout et non possession de rien. Chouza lui n’était qu’avidité de titres et un goinfre de petits pouvoirs à l’image de son maître et même le dépassait dans ce domaine de la bassesse servile. Tout comme Chouza, Pilate se courbait le moment venu et à son tour se couchait de tout son long devant César. Et un autre et nouveau César s’ennivrait de ces vulgaires flatteries oubliant ainsi lui aussi que tout empire s’effrite comme les humains qui les érigent, s’efface comme les empereurs qui les rêvent et se lézarde comme les murs des palais et tôt ou tard s’effondrent les métropoles qui ne sont plus que vagues et imprécis souvenirs et les statues des divinités tutélaires des villes et des princes et des peuples sont depuis des siècles retournées à leurs origines de n’être ni plus ni moins plus que gravât de marbre sans mémoire sur un chemin de transhumance des bêtes. D’ailleurs seules les bêtes par une obscure pré-science perçoivent l’imminence de la fin, la mort, qui est de la sagesse de Dieu dans l’ordre de toutes choses. Pour ce qui était de Pilate, il n’était au fond qu’un pauvre homme fatigué et usé par tous ces jeux et ces coups-de-Jarnac de coulisses auxquels il avait échappé par sa très grande naïveté. On chuchotait qu’il avait écouté le récit d’un songe de sa femme et en fit un conseil qui lui était personnellement adressé par les dieux lors du procès du Galiléen comme les autorités le désignaient dans leurs jargons. Malgré ce sourire qui émanait d’elle en dépit de tout, Jeanne se faisait triste à ces pensées ayant pour sujet le procès, la condamnation, la crucifixion. Car elle avair été là durant tous ces moments. Et même après ces moments elle était encore là. Avec les autres, dans la lumière du matin et devant la pierre roulée du tombeau et le vide de celui-ci.

Le vide, l’absence.

La mystérieuse plénitude sacrée de cette absence.

Ça ne faisait pas très longtemps mais ça lui semblait une éternité que cela s’était passé. Il commençait à se faire tard, le soleil se couchait, le soir montait. C’était l’heure pour elle de rentrer dans son chez-soi, de regagner par le sentier rocailleux son logis.

Là-bas, cette petite maison de terre battue et de glaises cimentées d’herbes odorantes, c’était là son empire, sa demeure. C’était le moment du jour où les fleurs des champs répandent à profusion leurs parfums et les oiseaux ne tarissent pas d’éloges et d’hallels pour cette fin du jour.

Puis tout se tût laissant toute la place à la plénitude de la création.

Puis elle se souvint qu’elle avait oublié ces tablettes là-bas. Les phrases de cires avaient sans doute fondues sous les feux du soleil de cette lumineuse journée d’été.

Mais certaines des paroles prononcées par ce jeune homme, irisaient silencieusement peu à peu et de plus en plus les obscurités des nuits.

Et aussi celles encore plus sombres des jours des multitudes et des temps et des espaces à venir.

Jeanne dite la myrophore ne vivrait pas ces à venir.

Il lui était assez et c’était beaucoup et même tout d’avoir vécu son passé.

Et surtout ce passage.

Elle souffla la flamme de sa lampe puis elle s’endormit, paisiblement.

Montréal 3731 rue Hutchison jour de la Visitation 25 / 03 / 2017 +

       

le tocsin d’une cloche muette…

qui va se taire bientôt cloche qui va te taire tu seras une de plus mais surtout tu seras une de moins cloche qui va te taire qui bientôt ne chantera plus les louanges de Dieu qui ne résonnera plus de sa gloire et de son silence sacré et de la munificence de son mutisme dont Il voile sa parole par toi par tes parois de bronze et d’airain résonnaient tant ses heures qu’étaient marquées nos saisons des labours rythmées celles de nos semences saisons des floraisons et des abondances saisons des récoltes et cycle des jachères temps des repos et moments des silences du temps des hommes et du temps des bêtes et du temps des arbres des verrières des printemps et des vitraux des automnes et quand l’hiver les dépouille et les dénude comme nous le sommes et le seront tour à tour chacun à notre tour depuis toujours deviennent ces candélabres porteurs des étoiles luminaires de Ton premier souflle et de Ton premier murmure celui de Ta lumièrequi se refléte dans l’oeil de qui les regarde, les questionne, les contemple chacun selon son jour chacun selon sa nuit chacun selon sa vie qu’elles de là-haut d’au-près de Lui de là-bas du lointain guident sur les houles des ans dans les tempêtes surmomntées de nos temps démontés nos temps démontés de nos autrefois nos temps démontés de nos maintenant nos temps des toujours de nos nuits des temps et de ses bals les pas de deux des pantins et des catins de jadis ont fait place aux pas de trois des catins et des pantins des aujourd’hui et déambulent par les rues des solitudes avec à leurs bras leurs ombres faméliques et se pavanent des foules en fêtes et en furies l’un n’a plus nécessité de l’autre l’autre n’a besoin que de soi-même en plus glacé en plus retouché en plus cliché et léché en plus éviscéré en plus vide et en plus creux pour s’y lover pour s’y perdre pour ne pas se retrouver dans le réveil de ses petits matins sans soleil de ses lendemains de veillée au corps d’un cadavre il n’y aura plus de glas à sonner il n’y auras plus d’absoute à donner il n’y aura plus de naissance pour te faire tintinabuler de bonheur à l’image du babil du nouveau né et des babillages des cousins cousines des tantes et oncles des grand-père et grand-mère qui se regardent prolongés malgré leurs éphémiérités ridées mais radieuses dans le regard du nouveau-né qu’on nomme du nom de sa lignée et de son prénom de toute éternité pendant que la mère se repose et que le père prend le relais et le parain est le titre d’un film et la maraine une fantasmagorie cinématographique avec effets trois D tu ne marqueras plus ni les pleurs ni les joies ni les espoirs ni les désespoirs ni les heures humaines ni les heures de Dieu tu es désormais inutile car tu ne dis que l’éternité donc tu ne comptes pour rien tu n’est que tapage dans le quartier du vacarme d’une ville tu troubles les sommeils tu troubles les réveils de ceux qui bataillent ferme et dur et fort qui triment assis aux fauteuils qui donnent des directions des ordres et qui obéissent à ceux qui leurs donnent des ordres et des directions vers des profits pharamineux et des faillites spectaculaires qui font la une du jour et de l’ennui et de l’envie toi tu ne fais rien que rappeler que le temps passe que le temps est passé tu n’est que ferrailleà laquelle on a donné un prénom, gravé sur ton flanc un prénom de jeune fille de jeune épouse vierge de jeune femme fidèle de vieille femme vieillie sans aigreur tout en docueur fiancée à l’infini mariée à l’immortalité de l’amour même donc comme toujours comme autrefois et comme jadis et comme déjà donc tu es prendre et à vendre au plus donnant donc à brader à liquider à liquéfier à couler par le fonds des bas-fonds de la bourse ou la survie à n’être que métal mort et inerte et sans voix aux chapitres de nos existences dont tu résonnais même en tes silences entre les heures et les jours et les saisons et les temps des jours et nuits de nos vies que tu marquais de tes timbres clairs et graves de cloche qui s'est tue

écrit pour le fête de Notre-Dame de Liesse en l'église du Gesu de Montréal à la demande du Padre Bernard Vadnais

les grillons de Jérusalem  À l’automne 2015 sans trop savoir ni le pourquoi, ni le comment je me suis mis à rédiger des textes dont la source était l’évangile, certains passages de l’évangile comme je me le remémorais au fil des jours de l’écriture sans aucun plan ni idées préconçues de quelque ordre que ce soit. Le premier de ces textes a été celui du repas à Béthanie où Jésus se rend quelques temps avant le moment de sa passion. Il rencontre Lazaar qu’il a rescucité et le questionne sur la mort, sur le lieu et l’état de la mort dont il dit ne rien savoir. La seule prémisse que je me suis donné était celle de l’ignorance de Jésus, son inconnaissance de la vie humaine de la part de celui qui se dit et qui est fils de Dieu. Un peu comme le fait Strindberg dans son oeuvre dramatique « le songe », dans lequel la fille du dieu ne comprends pas d’où émanent ces plaintes qui atteignent le ciel dans lequel elle vit et interrogant son père du pourquoi de cette plainte continuelle de l’humain celui-ci lui accorde la faveur de toucher terre en quelques sorte et de s’incarner et de vivre les finitudes des destins de l’humanité. Pendant quelques jours qui devinrent quelques semaines chaque matin j’écrivais le récit qui se présentait ce matin-là. J’appris quelques temps plus tard que j’étais porteur d’un cancer. Écrire ces textes m’a fait un peu plus que survivre mais peut-être un peu mieux vivre et mourrir.

un repas à Béthanie (   extrait   /  les grillons de Jérusalem )

C’était, à perte de vue la sécheresse et l’ardidité presque permanente du paysage sous un soleil aux éclats insoutenables et ce tant pour l’œil que pour tout le corps qui continuellement transpire de sels rendant les sueurs corrosives pour les amples tissus dans lesquels se drapent les gens pour se protéger du moindre regard sur la plus petite parcelle de chaire nue. Quelques arbres aux branches torves portant figues ou olives délimitant le verger d’une propriété typique dont le climat a déterminé l’architecture, des murs épais avec le minimum d’orifices pour maintenir la fraîcheur dans la pièce principale. Le soir venu les habitants quitteront cet antre de briques de terre cuite et de boues séchées et sur la terrasse du toit se poursuivront les vies routinières des habitants de ce logis dont la géométrie est identique pour chacune de ces maisons regroupées de guingois en un petit village qui s’étale sur les flancs vallonnés de cette plaine qui s’étale à perte de vue et qu’encerclent de lointains sommets. Yeshoua et Éléazar s’étaient assis sur les coussins posés sur la terre battue du toit sans aucun garde-fou qui donnait sur le panorama de l’horizon mais aussi sur la voûte scintillante d’étoiles pour discuter de tout et de rien et aussi se taire comme le font des amis qui dans ces silences sans aucune solennité pour se dire à quel point il n’y a pas de paroles pour témoigner de l’amour et de l’amitié mutuelle dont l’un et l’autre se porte sans trop en comprendre le pourquoi, sans trop chercher à en dire le comment car il le vivait comme la plus évidente des évidences. Sur les nattes étalées sur l’ardoise rugueuse du sol que Marthe avait méticuleusement balayé de toutes traces de sables et de poussières, leurs pieds nus se touchaient presque lors de cet étrange dialogue nocturne parmi les constellations qui poursuivaient immuablement leurs mouvements giratoires.

- Comment était-ce ?

- Comme une nuit mais une nuit sans astre, sans bruit, sans aucune brise, sans aucun souffle, sans aucune parole, sans aucun chant d’insectes ou d’oiseaux ou de femme berçant son enfant, pleurant son défunt.

- Mais encore ?

- Ce n’était plus la vie mais ce n’était pas non plus le vide. C’était étroit et immense comme un fleuve mais un fleuve dont l’eau ne coule plus, une source qui ne cherche plus sa voie, une rivière immobile, un torrent inerte.

- Est-ce tout ?

- Oui, tout. À la fois tout mais tout qui se fait subitement rien. Un arbre qui ne donne plus de fruit, une fleur qui cesse de fleurir. Un enfant ou un vieillard, une bête dans lequel ne bat plus l’espoir. Une solitude sans aucune dimension, sans aucun horizon. À la fois vaste et petite. Froide comme l’est la chair pâle et grise du cadavre dans lequel ne circule plus le sang, sourd qui n’entend pas les pleurs des pleureuses, comme un aveugle qui ne perçoit pas les regards.

Sourde, froide.

Yeshoua redisait les mots qu’Éléazar murmurait à bout de souffle dans la brise tiède de cette étrange nuit. Éléazar, le rieur, le léger s’étonnait de répondre à ces brèves questions que lui posait son ami Yeshoua cet homme dont on disait qu’il savait tout, qu’il connaissait tout, qui avait réponse à tout. Marthe avait cessé son va-et-vient besogneux de la cuisine à la terrasse. Elle grignotait une figue en regardant fixement le sol, une étoile filante la tira de sa torpeur et de ses fatigues de ménagère. Elle fit un vœu au ciel que Laurence soit plus vaillante à lui donner un coup de main de temps à autre. Laurence contemplait les profils des têtes de ces deux hommes qu’elle chérissait plus que tout au monde. À ces yeux l’un était à la fois tous ces fils qu’elle avait dans son passé eut à perdre. L’autre l’époux qui avait débondé en elle l’amour qui sommeillait plus qu’en son corps et son cœur mais en son âme même. Un silence apaisa de sa fraîcheur la fièvre de cette conversation faite de mystères obscurs. On entendit le battement des ailes d’un oiseau de nuit traversant le ciel en chasse de proie. Des palmes remuèrent mollement dans la moiteur du jardin. Le croissant d’une lune maigre lune grise et bleue en était à la mi-temps de sa course de ce ciel sombre dominait tant Béthanie que tous les autres bourgs et villages du pays dont les habitants dormaient d’un profond sommeil semblable à cette mort qu’on avait évoqué Éléazar à la demande de Yeshoua sur le toit de la maison familiale. - Puis il y a eu comme une goutte de pluie… Éléazar voulu reprendre le court interrompu de la conversation sans trop comprendre pourquoi mais assuré que c’était la chose à faire, la réponse à donner aux interrogations de Yeshoua.

- Comme une minuscule goutte d’eau tombée de je ne sais quel ciel qui a touché mon front, puis lentement roulé sur ma tempe pour glisser sur ma joue puis se poser sur mes lèvres. Mes lèvres étaient sèches et l’effort que j’ai fait pour les desceller m’a demandé toutes mes forces qui lentement me revenaient. Sur ma langue le salin de cette infime goutte d’eau parcourut tout mon corps, irriguant tout mon sang qui se remit à circuler dans mes veines sous les battements de mon cœur qui se remit à battre. J’entendis dans le lointain les syllabes de mon prénom. Quelqu’un prononçait mon prénom et péniblement je me relevai de la dalle de pierre sur laquelle on avait déposé mon corps dans un linceul de lin. Je respirai le parfum dont on avait aspergé ma chair et oint de baumes mes membres. Enfin debout dans l’obscurité je vis la lueur fulgurante de la lumière du jour à mesure que l’on roulait la pierre qui obstruait l’entrée de mon tombeau. Dans le contre-jour de cette lumière, je vis ton ombre transparente. Je vis tes lèvres qui étaient la source de mon prénom, tes yeux Yeshoua et dans tes yeux ton regard et dans ton regard la source de cette larme qui me ramenait du néant, ton amour Yeshoua qui était la source de mon retour à ma vie. Ma vie sur laquelle se refermaient tes bras, tes bras Yeshoua qui s’étaient ouverts jusqu’aux confins des univers .

Éléazar et Yeshoua étaient côte à côte et comme enveloppés d’un parfum qui n’était ni myrhe ni encens mais simplement du silence de Dieu. Marthe écoutait son frère sangloter silencieusement et sa soeur Marie sans comprendre apprenait que désormais et peu importait l’espace et le temps, qu’un matin Yeshoua lui reviendrait toujours et à jamais. Yeshoua se leva et sans un mot leur fit ses adieux, il redescendit les marches de l’escalier de pierre par lesquelles il avait accédé au toit pour y partager le repas. Puis il rabattit sur sa tête un pan de son manteau et lentement se mit en marche en direction de Jérusalem pour le plein jour des acclamations et la nuit profonde et osbcure de l’élévation.

le coeur de Caïn ( extrait  / les grillons de Jérusalem  )

Le jour noir où sur une croix de bois a été crucifié Jésus, où sur un mât de bois a été hissé comme un oriflamme la nudité de ce qui restait de la chair et des os d’un homme, comme sur les planches grises d’une porte de grange l’on cloue, en signe de protection contre le malheur de mourir ou celui de vivre, un oiseau. Ce jour-là, le fiel et le miel, l’eau et le vin aigre, les sueurs et les larmes, les cris et les silences de son sang ont coulés parmi les rigoles boueuses et fienteuses de la terre et les crevasses de la pierre et se sont amalgamés en cette colline nommée le lieu du crâne, ce carrefour des chemins des errances et des espérances des désespérances de l’être humain, celui des miasmes et des marasmes des hommes et des femmes et des enfants et des vieillards. On raconte que toute la terre a tremblée, que les rochers se sont écroulés, que les murs des maisons et des tombeaux et des temples se sont fissurés, que les morts sont revenus à la surface de la terre et que les vivants sont retournés à la mort dans les antres de la terre. Au pied de cette colline parmi les cailloux vomis du séisme il y avait une pierre parfaite, ronde, lisse, dure qui avait tout d’une perle, d’un trésor d’une telle valeur qu’il avait été enfoui dans les tréfonds des abîmes des siècles et des abysses des temps.

C’était le coeur de Caïn.

Nul ne saura si c’est une goutte de pluie, le grain de sel d’une larme ou une goutte du cadavre exsangue qu’on détachait du gibet, qu’on langait d’un linceul, que l’on portait en silence à son dernier repos et à son éternel sommeil, qu’on disposait sur le grabat d’une pierre plate dans la chambre minuscule d’un tombeau que l’on scellait d’un pierre ronde. Le caillot grenat tombât sur ce caillou qu’était et qu’est encore et toujours le coeur de Caïn. Et le coeur de Caïn se remit à battre, enfin…

Une goutte, une seule goutte. Car il suffit d’une infime goutte de rosée pour que refleurisse ce que l’on croyait déséché. Car il suffit d’un seul soupir pour que renaisse ce que l’on croyait chose défunte. Car il suffit parfois et chaque fois et toujours d’une larme causée par le tout petit bonheur de la joie de la confiance en Dieu.

Ce jour-là, à cet instant-là, ce lieu dit du crâne est devenu le lieu dit du coeur et de l’âme, le centre des univers.

On l’entend et l’écoute battre de tous ses battements d’ailes et de ses élans d'envol, dans les rires clairs des enfants qui viennent en ce monde et dans les sourires et les soupirs d'or des vieillards qui s'en délestent...

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...le jour... celui donné et vient et puis s'en va... avec sa peine et sa joie.. .le pas à pas ......+..

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